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Les maux dans les mots

Ad Honores

20 Avril 2013 , Rédigé par Cheuret Clément Publié dans #nouvelle

Extrait du recueil de nouvelles ''De l'autre côté du miroir'' (http://www.edilivre.com/de-l-autre-cote-du-miroir-1e50e39b68.html).

Monument commémoratif de la bataille de Camerone :

''Ils furent ici moins de soixante
Opposés à toute une armée
Sa masse les écrasa
La vie plutôt que le courage
Abandonna ces soldats Français
A Camerone le 30 avril 1863''

Ils étaient 62.

62 légionnaires que la mort attendait.

62 héros que la guerre redoutait.

62 hommes qui tombèrent pour l'honneur de l'Empire et la sauvegarde de leurs frères.

***

-Baas, ne traîne pas, on fait juste un café et on s'en va ! lance Reuss de sa voix grave et traînante.

-J'arrive, j'arrive, ronchonne l’intéressé.

Joignant le geste à la parole, le jeune homme remonte son pantalon et rejoint sans plus attendre ses camarades dont il s'était écarté afin de se soulager.

Il s'apprête à envoyer une petite pique à son ami quand un mouvement furtif attache son œil aux rochers non loin de là.

Il scrute plus attentivement les alentours sans rien y déceler quand soudain il s'écrie :

-Les mexicains, ils arri … grlllll, finit-il dans un dernier râle la poitrine trouée d'une balle.

À ce cri, Reuss se retourne et tombe également sous le feu des balles mexicaines.

Ils s’appelaient Bass et Reuss, hommes de la légion étrangère …

***

-Aux armes ! Les mexicains nous tombent dessus !

Sans perdre un instant, Dicken se précipite sur son arme et se plaque au sol, le cœur battant.

Dans son empressement, il renverse l'eau bouillante du café sur Fritz qui hurle de douleur.

Dubois tente de le mettre à l'abri mais tous deux s'écroulent, la vie s'échappant de tous les pores de leur peau.

Dicken est seul et séparé du reste du groupe, il ne sait que faire.

La peur le tétanise, il est incapable de bouger, de raisonner.

Il ne pense qu'à une chose : la mort qui vient le cueillir.

Il ne peut s'y résoudre, pas encore, pas maintenant !

Il refuse !

Jetant un coup d’œil autour de lui, il aperçoit un groupe d'ennemis encercler la retraite de ses compagnons se situant plus en contrebas de sa position.

Alors, sans plus se poser de questions, il se laisse choir dans les bras de celle qu'il redoutait tantôt :

-Derrière vous les gars.

Ses amis et frères d'armes consolident leur position.

Mais Dicken ne les voit plus, il n'est plus de ce monde, indiquant son emplacement par son cri de mise en garde, c'est avec la grande faucheuse qu'il a maintenant rendez vous.

Ils s’appelaient Dicken, Fritz et Dubois, hommes de courage un instant, héros à jamais ...

***

-Fermez le carré, vocifère le capitaine Danjou, cassez leur vague.

Schifer n'entend plus rien d'autre que cette voix.

Aucune interférence possible ou c'est la mort.

Le capitaine est l'esprit et lui le bras guerrier.

En première ligne, il ferme le périmètre avec son frère Wilhelm.

Nul peur ne doit transparaître, il le doit à son frangin, il le doit à son unité : s'il se laisse couler, qu'adviendra-t-il d'eux ?

Les cavaliers arrivent, le bruit des chevaux au galop forme un dôme d'apocalypse autour d'eux.

La charge sera bientôt là, mais jamais elle ne passera !

Schifer tombe, piétiné par des dizaines de sabot.

Son frère le rejoint bien vite, un coup de baïonnette lui perforant les viscères.

Ils emportent avec eux cinq cavaliers, cinq menaces de moins pour leur légion.

Ils s’appelaient Schifer et Wilhelm, ils étaient frères et la légion étrangère était leur famille …

***

La deuxième charge des cavaliers mexicains vient de se casser à nouveau sur le rempart de la légion.

Les hommes de cette dernière se réfugient bien vite dans l'hacienda, vaste auberge de Camerone.

La bâtisse comporte une large cour entourée d'un mur de trois mètres de haut derrière lequel les hommes du capitaine Danjou se réfugient.

Le soleil se fait déjà chaud et remplit l'air de ses miasmes brûlantes.

Daglincks se retrouve affecté à la porte principale du bâtiment.

Aucun espoir n'est à envisager, ils n'ont aucune chance de passer la journée, il le sait, mais ils doivent néanmoins tenir et retarder l'ennemi afin de protéger le reste de l'armée française.

Il a un fils de neuf ans et une superbe femme qu'il adore, mais pour ses frères, pour ses compagnons, il donnera sa vie !

Les mexicains sont là, ils sont des centaines à les encercler.

Les voilà qui chargent.

Daglincks se bat côte à côte avec son caporal Favas, il tue sans pitié ni relâche.

Une balle lui ouvre l'avant-bras droit.

Qu'importe !

Favas tombe, Daglincks également mais se relève, le sang cavalant le long de son dos.

Sa main est poisseuse de ce précieux liquide contenant sa vie.

Qu'à cela ne tienne : il mourrait … mais il ne partirait pas seul !

Il tire : un de moins !

Mais Daglincks s'effondre et se retrouve à genoux devant ses ennemis.

Une balle lui perfore le poumon et l'envoie au sol.

Il fait face au ciel et au joyeux soleil du Mexique.

Il dit adieu à sa femme et son fils et s'éteint en protégeant sa nation.

Ils s’appelaient Daglincks et Favas, morts pour l'honneur, morts pour leurs frères …

***

Comment pourrais-je mourir ici ?

Tant de choses m'attendent au pays … et moi qui me retrouve dans cette merde jusqu'au cou …

Cela fait maintenant deux heures que les mexicains nous chargent sans relâche.

Deux heures sous ce soleil de plomb sans une goutte d'eau, sans un seul moment de répit.

Rien dans le ventre depuis la veille et puis cette odeur de mort …

Mais quelle galère …

-Fursbaz, venez ici tout de suite, m'ordonne le sergent-major Tonel. Il faut empêcher les mexicains d'entrer dans la pièce là-bas, continue-t-il en m'indiquant celle-ci d'un geste de la main. Allez donc tenir compagnie à Billod … Je crois qu'il s'ennuie un peu tout seul, finit-il ironique.

J’obtempère gaiement, heureux d'aller me faire trouer la peau par nos gentils ennemis.

A peine suis-je dans la pièce que les mexicains s'y engouffrent par l'entrée opposée.

Billod est bien là, certes, mais la gorge trouée et la main gauche arrachée.

Charmant accueil … les mexicains savent y faire avec les étrangers.

Je jette un regard circulaire sur la zone de combat et tombe sur Groux.

-Bon, eh bien : quand faut y aller, faut y aller, lui dis-je souriant de toutes mes dents.

Il me renvoie un sourire étincelant et ensemble nous chargeons ces méchants ennemis qui nous empêchent de faire la sieste.

Il s'écroule, raide mort.

Une balle me touche à la cuisse, je trébuche, une autre à la poitrine et je rejoins ma belle Morphée pour l'éternité.

-Et merde, fais-je tout haut avant de m'en aller retrouver mes frères déjà tombés.

Ils s'appelaient Furbaz, Groux et Billod, trois légionnaires qui sans soucis partirent à la guerre et le sourire aux lèvres s'en évadèrent ...

***

''Dix heures du mat' déjà'', soufflé-je entre deux assauts mexicains.

Je ne sais comment vont les autres, mais moi je ne tiendrai pas beaucoup plus de temps comme ça.

-Repliez-vous sur l'arrière-cour, hurle le capitaine.

Je suis les autres, comme un mouton diraient certains, comme un légionnaire entraîné, leur répondrais-je.

La retraite est ordonnée et je ne constate aucune perte durant son déroulement.

Les mexicains s'engouffrent dans la cour ... je concède au capitaine que l'on ne pouvait tenir plus longtemps toute cette immense cour, mais quelle idée de laisser les mexicains nous y acculer ?

Je tâte, du bout de la langue, mes lèvres gercées par la chaleur oppressante de la contrée.

Le goût acre du sang envahit mes papilles.

-Tous à l'étage !

''Merde'', nous perdons le rez-de-chaussée … dorénavant plus aucune chance que nous nous en sortions …

J'avance tel un automate.

Nous sommes une dizaine à fermer la colonne d'hommes montant l'escalier à toute allure.

Les mexicains sont sur nous.

(à suivre dans le recueil de nouvelles ''De l'autre côté du miroir'' (http://www.edilivre.com/de-l-autre-cote-du-miroir-1e50e39b68.html)).

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