Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les maux dans les mots

Le festin

19 Avril 2013 , Rédigé par Cheuret Clément Publié dans #nouvelle

Extrait du recueil de nouvelles ''De l'autre côté du miroir'' (http://www.edilivre.com/de-l-autre-cote-du-miroir-1e50e39b68.html).

Charlie Chaplin : ''L'homme est un animal aux instincts de survie primitifs : son ingéniosité s'est donc développée d'abord, et son âme ensuite''

''J'ai faim'', cette phrase résonne dans ma tête et rebondit sans cesse sur les parois de ma cavité crânienne.

Plus je m'en éloigne et plus elle se rapproche.

Je suis sous son emprise comme le jeune poussin face à la lente ondulation du serpent.

Cette phrase m'habite, me possède !

Je ne la pense pas, je la vis …

Plus rien n'a d'importance que de lui obéir. Je ne pourrai être en paix qu'une fois rassasié.

Je tourne mes yeux hagards vers le cadavre froid et puant de ma femme et me laisse aller à la folie.

***

-Hé, comment va ? me lance Claire du haut de l'escalator l'acheminant lentement, très lentement vers moi.

Sa soudaine exclamation me sort de la torpeur morose dans laquelle m'avait propulsé sans aucune compassion le temps maussade de ce premier mois d'hiver.

Je regarde donc l’intéressée et lui répond en plaquant un grand sourire à peine feint sur mes lèvres :

-On fait aller … Comment s'est passé ton voyage ?

-Aussi bien que peut l'être un trajet dans une grosse boîte de métal volante, déclare-t-elle avec une ironie marquée d'une pointe de fatigue

-Allez, une bonne petite sieste et un repas entre copains, ça va te requinquer, affirmé-je en lui prenant son sac des mains tout en lui déposant un discret baiser sur les lèvres.

***

Je grelotte légèrement sous la brise fraîche qui plaque mes vêtements mouillés contre mon corps.

Je n'arrive toujours pas à réaliser ce qui nous est arrivé.

Nous étions là, bien tranquillement dans l'avion censé nous amener dans des contrées plus chaudes et plus clémentes que les nôtres, quand tout est allé de travers …

Je me souviens d'une jeune femme en uniforme nous souriant en nous répétant que tout allait bien et que nous serions bientôt sortis des intempéries.

Là, je perds connaissance.

Quand enfin ma conscience parvient à émerger, c'est le chaos !

Des gens crient, des porte-bagages s'ouvrent, des valises sombrent vers l'avant de l'appareil.

Je sens un objet lourd se cogner contre ma nuque, puis perds de nouveau connaissance.

Entre deux couches de rêve, je perçois vaguement qu'une personne me saisit par les aisselles, me traîne sur quelques mètres, puis me lance sans ménagement sur une surface lisse où je dégringole.

Je m'enfonce plus profondément dans les ténèbres.

***

-Je veux bien que tu me passes la viande, me demande gentiment Claire, ma femme, depuis le bout de table d'où elle préside le dîner.

Je lui passe le plat tout en lui faisant un discret clin d’œil empli de complicité.

-Mais puisque je te dis que s'il y a bien un moyen de transport où tu n'as quasiment aucune chance de mourir, c'est en avion, s’esclaffe Vianney, moqueur, à son adresse.

-Le fait de me le répéter à chaque fois que je le prends ne me fera pas changer d'avis, contre-attaque son interlocutrice, j'ai peur en avion parce que j'y ai peur, point ! Et puis c'est quoi cette manie de vouloir toujours tout rationaliser ? La peur c'est irrationnelle, c'est comme ça, tu as beau vouloir la contrôler, te dire que ce n'est que dans ta tête que tout ceci se passe, il n'en reste pas moins vrai que tu la subis au moment même où elle s'impose à toi et tu …

-N'importe quoi, la peur c'est comme tout autre sentiment, ça se contrôle ! Tu crois vraiment que pendant les guerres atroces qui ont secoué notre pays, pour ne prendre que cet exemple, nos militaires se sont laissés submerger par celle-ci ? Penses-tu réellement qu'ils auraient pu partir dans cet abattoir qu'était alors le front s'ils n'avaient pas réussi à la dompter ? Je ne dis pas qu'ils s'en sont totalement affranchi, mais seulement qu'ils l'ont réduite et mise à leur service et non l'inverse.

-Mais qu'est-ce que tu racontes ? La majorité de ''nos militaires'' comme tu les appelles, lui répond agressivement ma bien-aimée en mimant des guillemets de ses longs doigts graciles, n'étaient que de pauvres bougres qui ne savaient même pas ce qu'ils faisaient là. Ils obéissaient aux ordres … Voilà ce qui était plus fort que leur peur ! Ils étaient totalement tétanisés par cette terrible compagne et ne parvenaient à aller au combat que parce qu'ils avaient été formatés à réagir à n'importe quel ordre et rien ne pouvait justifier d'y désobéir !

-Je crois que nous dévions du sujet, nous parlions plutôt de la peur en général, alors pourquoi partir dans ce sujet si précis qu'est la guerre, essayé-je de tempérer.

-Je reste persuadé que toute peur, mise à part celle de la mort peut-être, est contrôlable. Nous devons plier la peur à nos ordres et non l'inverse !

****

J'ai peur, très peur !

Tout n'est qu'inconnu autour de moi : la topographie, la végétation, ma situation …

Parlons-en d'ailleurs de ma situation : malgré mon incrédulité, j'ai bien été forcé de me rendre à l'évidence, notre avion, faisant fi de tous les pronostics, s'est craché … ou tout du moins a-t-il dû atterrir en urgence en pleine mer.

Les rats ont donc quitté le navire, si vous me permettez l'expression, et nous avons trouvé refuge sur les canoës pneumatiques.

Il semble, comme le dit l'adage, qu'un malheur n'arrive jamais seul ...

A croire qu'afin que le plus grand nombre puisse profiter de leur petite vie tranquille et sans anicroche, une minorité doit se sacrifier et passer par toutes les crasses amusant ce fourbe de destin.

Nous voilà donc voguant sur une mer houleuse et perdant peu à peu de vue les autres embarcations.

Nous sommes maintenant seuls, perdus au-milieu de nulle part.

Au loin, une île se profile.

Après quelques heures de galère, nous y accostons.

Voilà donc le topo.

On se croirait dans les mauvais films de catastrophe où un obscur réalisateur s'évertue à cumuler le plus grand nombre de clichés du genre pour ensuite en servir une bouillie infâme à son public.

Malgré mon aversion pour ce genre de vidéo, comme j'aimerais m'y trouver et me dire qu'à la fin, quoiqu'il puisse se passer, je serais sauvé par des secours sortis d'on ne sait où.

Il semble néanmoins que ce ne soit pas le cas.

J'ai peur que personne ne nous retrouve.

J'ai peur de ne pas revoir ma famille.

J'ai peur pour mon amour, Claire, qui est là, allongée à mes côtés, une plaie ouverte dans son abdomen suintant du sang sans interruption.

J'ai peur qu'elle ne s'en sorte pas et que je me retrouve seul, car de tous les passagers de notre canoë, ne restent plus que nous deux.

J'ai peur de cette plage où nous avons accosté, que je ne connais pas et que je ne souhaite pas connaître.

J'ai peur de cette inconnue.

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur.

Rien de contrôlable dans cette émotion, que dis-je, cette terreur absolue plutôt, qui me submerge et me cloue sur place.

Un sentiment sorti du fond des âges, irrationnel, sans limite.

Une adversaire implacable et sadique, qui sape en moi toute volonté et tout esprit d'initiative.

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur.

Fini les beaux discours sur une peur dominée.

Le seul dominé ici, c'est moi !

***

-Pas trop fatiguée de toute cette belle rhétorique ? taquiné-je sans méchanceté ma petite femme adorée tout en me plaquant contre son dos en l'enlaçant de mes deux bras.

-Tu rigoles ? J'adore ça ! rétorque-t-elle en se retournant vers moi pour m'embrasser.

S'ensuivent quelques minutes de tendresse dont je vous fais grâce et qui de toutes les façons ne regardent personne d'autres que nous.

Cela fait maintenant cinq ans que nous nous sommes mariés.

Nous avons un superbe fils et le meilleur des chats comme le diraient les acteurs d'un de ces films à l'eau de rose dont Claire raffole tant, mais que je ne peux voir même en peinture.

Malgré ça, pour elle, j'accepte même de voir ce genre de daube, vous m'excuserez pour le terme.

L'histoire est toujours la même, l'amour y est absurde, les répliques frôlent le niveau de celles d'adolescents pré-pubères et boutonneux en manque d'amour ...

Enfin bref, en un seul mot … Beurk !

Mais bon si c'est pour elle, je serais prêt à en voir pas mal de ce genre de films … si ce n'est pas beau l'amour !

Ce que je vais vous dire peut paraître bien niais et utopique, mais je reste persuadé que toutes ces histoires de rupture, d'amour finissant et autres bêtises du genre ne pourraient jamais nous arriver.

Vous allez me répondre que toute histoire d'amour a une fin, qu'il faut être réaliste …

Je vous enjoindrais d'aller vous faire voir, que je peux bien croire ce que je veux et que si vous ne pouvez concevoir qu'un amour puisse être durable jusqu'à la mort, moi en tout cas je le puis !

-Bon, je crois qu'il faut qu'on apporte le dessert sinon ils risquent de s'impatienter, me lance ma moitié avec un sourire désarmant.

-On est obligé d'y retourner tout de suite ? Tenté-je tout de même.

-Oui oui … allez, dépêche-toi !

-Nan, je reste ici moi ! Lancé-je, faussement boudeur.

-Mais qu'est-ce que tu me chantes là grand dadais, tu serais perdu sans moi, allez viens.

J’obtempère sans plus de forme.

Que voulez-vous, elle n'a pas tort : sans elle, je ne suis rien !

***

Claire, couchée en chien de faïence à ma gauche, ne gémit plus.

C'est mauvais signe je crois.

Tant qu'elle exprimait sa douleur, qu'elle pouvait la sentir, ça allait mais maintenant qu'elle ne bouge plus et que seul le silence fait écho à ses souffrances, je crois que ça veut dire qu'elle s'en va.

-Claire, ma chérie, tu m'entends ?

Aucun réaction.

Je lui passe un linge, un morceau de tissu déchiré à ma chemise pour être plus honnête, mouillé sur le front qu'elle a brûlant.

Je glisse ma main dans son dos, la soulève doucement et pose sa tête sur mes genoux.

-Claire, il faut que tu restes éveillée.

Toujours rien.

Ces yeux ne clignent plus que de façon erratique.

Je peux presque voir la vie s'échapper lentement de son corps inerte.

(à suivre dans le recueil de nouvelle ''De l'autre côté du miroir'' (http://www.edilivre.com/de-l-autre-cote-du-miroir-1e50e39b68.html)).

Partager cet article

Commenter cet article